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Crise migratoire en Grèce, le jeu trouble de la Turquie.

Par Romain Cro – Auteur invité – Le 04 mars 2020

Pour comprendre ce qu’il se passe actuellement aux frontières de la Grèce (et de l’Europe), il faut revenir une petite décennie en arrière, et se remémorer certains événements.

En 2011 éclate la guerre civile syrienne, causée par la révolution contre le régime en place à Damas (ou une tentative de reprise de pouvoir d’une majorité sunnite sur une minorité alaouite proche des chiites), appuyée de l’étranger par de nombreux pays tentant de placer leurs propres pions dans le grand jeu de la géopolitique mondiale. États Unis, Arabie, Qatar et Europe, parmi d’autres, dans une alliance plutôt douteuse, vont essayer d’affaiblir la zone d’influence russe et iranienne dans le Moyen Orient. Nous sommes alors en pleine compréhension de la stratégie catastrophique et mensongère au sujet de la Guerre en Irak de 2003, et des répercussions qu’elle va engendrer. L’État Islamique en Irak et au Levant (c’est ainsi qu’on le nommait), créé suite à la Guerre en Irak de 2003, est en plein essor depuis 2006, et détrône au premier rang des groupes terroristes mondiaux, Al Qaïda, dont le grand chef Oussama Ben Laden vient d’être éliminé par un groupe de Navy Seal (commando américain). La Syrie devient, après l’Irak, le nouveau terrain de jeu de nombreux djihadistes en herbe, affiliés à l’État Islamique, et venus des quatre coins du monde, prêts à porter leur soutien à la révolution contre Bachar Al Assad, et au passage, à agrandir leur territoire (à cheval entre l’Irak et la Syrie). De leurs cotés, l’Iran et la Russie, vont s’impliquer dans ce conflit pour deux raisons, défendre leur zone d’influence (ils sont alliés à Bachar Al Assad), et tenter d’éviter une nouvelle catastrophe après l’intervention américaine en Irak. On en vient aux Kurdes qui, alliés à tous ceux qui peuvent les aider, et qui voient venir d’un mauvaise œil la menace de l’État Islamique (EIIL, EI ou Daesh), vont eux aussi s’engager dans le conflit, défendant au passage leurs propres intérêts, dont le principal étant la création d’un état, le Kurdistan, ce qu’ils tentent d’obtenir depuis… Toujours!

C’est à ce moment qu’on en arrive à s’intéresser à la Turquie, cette dernière profitant de la manne financière du marché noir, va officieusement commercer avec l’État Islamique, et bénéficier de l’arrivée du pétrole et différentes autres ressources, qui transiteront par son territoire, pour être revendues à d’autres nations, dont certains états européens (ce que l’on a tendance à oublier). Les Kurdes, eux, soutenus entre autres par le PKK (parti des travailleurs kurdes), grand ennemi de la Turquie, combattent l’EI, et remportent de nombreuses victoires, ce qui tend à peser dans le rapport de force entre Kurdes et Turcs. Les Kurdes alors aidés et armés par l’Occident, gagnent en crédibilité, et commencent à se créer une petite armée, situation plus que déplaisante du point de vue de la Turquie.

Entre temps la Syrie est devenue un véritable théâtre de guerre ouverte, basculant dans un conflit des plus meurtriers, et subissant alors les différents jeux d’influences géopolitiques (Arabie vs Iran, États Unis vs Russie, chiites vs sunnites, EI vs tout le monde et Turquie vs Kurdes).

La Turquie va alors jouer avec ses propres règles, changeant d’alliance au gré des événements, un coup du coté de l’OTAN, un coup du coté de la Russie, elle subira d’ailleurs les conséquences de ses actes, avec une tentative de déstabilisation, très certainement orchestrée par l’Oncle Sam, ce qui finira de la jeter dans les bras de la Russie.

C’est donc après presque dix ans de ce qu’on peut appeler, sans vouloir froisser les plus polis d’entre nous, un énorme bordel généralisé, qu’on en vient à la situation actuelle. Le conflit syrien a provoqué, aidé de celui en Libye (c’est une autre histoire), l’une des plus importantes vague migratoire en Europe, via l’Italie mais principalement via la Grèce. Et si effectivement le nombre de réfugiés de guerre est des plus importants, grâce à une politique de contrôle aux frontières quasi nulle de la part de l’Union Européenne, et des décisions prises dans l’urgence et sans le moindre début de réflexion, le nombre de clandestins (renommés migrants pour faire mieux) a lui aussi explosé en Europe.

En Syrie, si les occidentaux semblent admettre à demi-mot leur défaite, la Russie sort grande victorieuse de cet épisode de néo Guerre Froide, et a la possibilité de prouver que l’implication de son armée et de sa diplomatie vont réussir à apaiser les tensions. L’EI est presque mort sur le territoire syrien, et Al Assad est de nouveau en place. Cependant, c’était sans compter sur la Turquie, cette dernière n’ayant a priori pas la volonté d’en rester là, elle veut tuer dans l’œuf toutes revendications kurdes, et pour se faire, est prête à prolonger la lutte contre Damas, au risque de relancer parallèlement l’EI dans la région. Pour le moment, coté turcs, c’est bombardement et destruction, la diplomatie, connais pas !!! Alors qu’Européens et Russes tentent de convaincre diplomatiquement la Turquie de stopper la guerre, et de se poser à la table des négociations, le Sultan semble ne pas vouloir en rester là, et menace l’Europe d’ouvrir la vanne des migrants pour la convaincre par la force de l’aider à établir une zone de sécurité en Syrie.

Zone de sécurité impossible à mettre en place pour cause de… conflit entre la Turquie et la Syrie.

Pour faire simple, après un conflit syrien meurtrier, après la possibilité d’un retour au calme inespéré, il semblerait qu’absolument personne ne comprenne à quoi joue le dirigeant turc, car entre ses revendications et ses actes en totale opposition, rien ne permet de comprendre sa stratégie. Deux explications possibles, soit Erdogan tente d’imposer la Turquie comme puissance géopolitique, une volonté tout à fait compréhensible, mais il s’y prend très mal, soit il est en roue libre, et tente de prouver à son peuple qu’il est un grand dirigeant, laissant sa facette de mégalomane apparaître, pour espérer faire oublier le revers des dernières élections en Turquie. Le risque est pourtant grand, jusqu’à présent la Russie encaisse sans broncher, espérant qu’en Turquie on se ressaisisse, mais la patience a ses limites, Poutine ne sacrifiera pas la Syrie, après tant d’effort pour qu’elle garde la tête hors de l’eau.

En attendant, la Grèce et l’Union Européenne essuient les plâtres, subissant une nouvelle crise migratoire, et observant béatement la situation, espérant que tout ça se calme un jour.

Simple point de vue d’un observateur de notre monde.

Romain

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